Le château de Commarin, son histoire

800 ans d'histoire...

par Louis de Vogüe, dans "Vieilles Maisons Françaises", n° 56, avril 1973 :

 

Je n'ai jamais considéré que Commarin fut d'une beauté ou d'une originalité architecturales spéciales, et son histoire ne comporte pas d'événements extraordinaires. Ce ne fut ni le séjour des rois, ni la demeure de personnages célèbres.

C'est avant tout, et cela depuis près de huit siècles, la maison d'une famille modelée par chaque génération dans le respect et la continuation des précédentes. Ses propriétaires successifs ont recherché dans son aménagement l'intimité plus que la pompe, et le raffinement qu'ils y ont apporté a toujours gardé une certaine rusticité.

Cette atmosphère et cette tradition familiale peuvent être assez hermétiques aux visiteurs. Mais elles en font l'attrait pour nous qui l'habitons, qui la connaissons, non pas comme un musée, mais comme un ensemble où chaque pierre, chaque objet, renferme des souvenirs qui sont ceux de notre histoire.

Peut-être est-ce ce qui nous a le plus rattaché à cette maison, l'abolition de l'oubli dû aux siècles qui passent, la familiarité avec les générations qui nous y ont précédés, dans la continuation de leur tradition au sens dynamique et créateur du terme.

 

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La façade Nord, avec les deux grosses tours rondes du XIVe siècle

 

L'architecture

L'ancienne Maison forte a dû apparaître au début du XIIIe siècle. Construite sur des marais, comme son nom l'indique, elle devait trouver dans l'entourage de l'eau une protection que sa situation topographique ne lui donnait pas.

Il ne subsiste qu'un pan de mur de cette époque et nous imaginons mieux l'enceinte telle qu'elle existait à la fin du XIVe siècle : quatre grosses tours rondes la délimitaient, une petite chapelle voûtée s'appuyait sur le mur Ouest, les bâtiments d'habitation devaient fermer les côtés Est et Sud du carré. Une seconde enceinte au Nord devait occuper l'emplacement des actuelles écuries et des deux pavillons d'entrée. En faisant des travaux, nous avons retrouvé récemment les traces du pont reliant les deux enceintes.

La délimitation et la configuration générale de l'ensemble ne s'est donc guère modifiée au cours des temps. Et pourtant, ne subsistaient des bâtiments d'origine qu'un mur, deux des tours, et la chapelle.

Au début du XVIe siècle, Commarin passe aux Vienne. Il est vraisemblable que les bâtiments furent modifiés à cette époque, mais il ne nous en reste comme trace que des objets mobiliers : tapisseries et tableaux. La  maison contient en effet une série de tapisseries très originales, tissées au début du XVIe siècle, qui sont des successions de carrés comportant alternativement les armes Vienne et Dinteville, et des motifs décoratifs, fontaines, carquois remplis de  flèches, etc... entremêlés de devises galantes : "Tant le désire", "Plus fresche que rose", "D'aultre n'auray".

A leur côté se trouve une tapisserie similaire, mais aux armes de la génération précédente, Dinteville-Pontailler. Les couleurs et la composition en sont absolument étonnantes dans leur modernisme.

Girard de Vienne nous a également laissé quatre panneaux, volets d'un triptyque placé dans la chapelle de Vienne, à la Sainte Chapelle de Dijon. Après la destruction de celle-ci à la Révolution, ces tableaux, représentant les donateurs et des scènes religieuses, ont pu être retrouvés, mais le panneau central a disparu.

 

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Blason de la famille de Vienne "de gueules à l'aigle d'or"

 

L'édification du château actuel a été entamée sous Louis XIII : c'est à cette époque que Charles Ier de Vienne fait construire, adossée au vieux mur du XIIIe siècle, et recouvrant la chapelle du XVe siècle, l'aile qui a été cette année (nous sommes en 1973) ouverte au public.

Il m'avait toujours été dit que cette aile occupait l'emplacement d'un bâtiment antérieur, la forme et les issues de la chapelle me font penser qu'il n'en est rien.

Dans cette aile est édifié un escalier de pierre orné de gypseries dans le goût italien.

Nous avons un plan de l'ensemble de la construction qu'il avait envisagé, et que grâce à Dieu il ne réalisa pas. Commarin eût été sévère et inhabitable avec deux cours encadrées de hauts bâtiments à clochetons et garnies de fontaines.

En 1701, l'une des deux tours s'effondre, et les corps de bâtiments anciens menacent ruine. Charles II de Vienne fait alors abattre les deux tours du Sud, et ces bâtiments qu'il fait reconstruire tels qu'on les connait maintenant. Les travaux furent achevés en 1705, mais, probablement faute de moyens, Charles II de Vienne n'en terminera pas l'aménagement.

C'est sa fille, Marie Judith, marquise d'Antigny, qui réalisa toute la décoration intérieure, en même temps qu'elle faisait rebâtir l'écurie et les communs. Elle habita, pendant quarante ans, l'aile Louis XIII, qu'elle rénova entièrement, transformant le grand salon en marquant par une estrade la différence de niveau entre les bâtiments du XVIIe et du XVIIIe, les chambres de la partie construite par son père furent entre-solées au goût du XVIIIe siècle, et nous bénissons sa mémoire au long des hivers rudes de cette contrée.

Elle garnit de meubles la maison, dont une caractéristique est d'être un ensemble décoratif du XVIIIe siècle resté très intact. La plupart des sièges furent couverts de tapisseries exécutées par elle-même et les femmes qui l'entouraient. Elle mit en valeur, dans son antichambre, les tapisseries qui lui venaient de Girard de Vienne.

Tout ce qu'elle réalisa, elle le relata dans son livre de raison et à sa lecture on constate que bien peu de choses ont changé à Commarin depuis sa mort, et que dans certaines pièces, son appartement notamment, rien n'a été modifié. Au cours du XIXe siècle, les propriétaires firent élargir les fossés, transformer le parc à l'anglaise, élargir les perspectives. Ils limitèrent au strict minimum leurs initiatives architecturales ou décoratives.

Et au XXe siècle, les guerres ne causèrent pas de dégâts aux bâtiments.

 

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La façade arrière, orientée au Sud. Construite de 1702 à 1705, sa première pierre fut posée par Marie Judith de Vienne, âgée de deux ans

 

L'histoire

Les seigneurs de Commarin étaient des cadets de ceux de Sombernon, descendants dit-on de la première lignée des ducs de Bourgogne.

Depuis lors, le domaine s'est toujours transmis  par voie de succession, en appartenant susccessivement aux Cortiamble, aux Dinteville, aux Vienne, aux Damas, et enfin, depuis un siècle et demi, aux Vogüe.

Les Cortiamble, puis les Dinteville, se retrouvent auprès des ducs de Bourgogne dans tous les événements qui marquèrent le Duché, jusqu'à la bataille de Nancy, où Claude de Dinteville périt aux côtés de Charles le Téméraire.

François Ier eut un Dinteville pour aumônier et aurait fait une halte à Commarin en descendant en Italie. Ce Dinteville, au retour, en aurait rapporté deux retables qui se trouvent l'un dans une église proche d'ici, à Echannay, l'autre près du château de Dinteville en Haute-Marne.

Le mariage de Bénigne de Dinteville avec Girard de Vienne, en 1501, apportait Commarin à l'une des quatre principales familles du Duché : le premier chevalier de la Toison d'Or, en 1430, fut un Vienne, dont nous avons un portrait... exécuté vers 1550, en costume du XVIe siècle !

Le fils de Girard, François, épouse Gilette de Luxembourg, petite fille d'Agnès Sorel. Lui succède Anthoine, qui apportera à Dijon l'ordre du Roi de détruire les protestants à la Saint-Barthélémy. On sait que le président Jeannin évitera le massacre, en exigeant une confirmation écrite de la volonté du Roi. Le comte de Commarin se serait prêté de bonne grâce à ce stratagème élaboré en accord avec lui. Le temps de retourner à Paris, le Roi, comme l'avait prévu le président Jeannin, avait changé d'avis.

 

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Blason de la famile de Dinteville "de sable aux deux léopards d'or armés et lampassés de gueules, passant l'un sur l'autre"

 

Un siècle plus tard, Charles II de Vienne épouse Anne de Chastellux, petite fille du président Barillon. Ce parlementaire était un disciple et un ami de Saint-Cyran et fut emprisonné avec lui. Les Chastellux, et plus particulièrement Anne en héritèrent une vertu et une dévotion extrême, teintées d'un jansénisme dont ils ont imprégné, dit-on, leurs descendants.

Charles II de Vienne n'eut qu'une fille, Marie-Judith, qui épousa Joseph François de Damas, marquis d'Antigny, son cousin. J'ai lu dans les archives les péripéties des projets de mariage de Marie Judith, très compliquées puisque, au grand scandale des tantes entremetteuses, la jeune fille exigeait de connaître la figure des candidats à sa main avant de donner son consentement. Et ses faibles parents cédaient à ce caprice.

Joseph François, l'heureux élu, mourut jeune, laissant à sa femme deux enfants : Jacques François et Adélaïde et une fortune très entamée. Elle vivra quarante ans encore à Commarin, élevant ses enfants, exerçant une influence considérable dans la région, et administrant avec maîtrise le Domaine. Comme je l'ai déjà signalé, c'est à elle que nous devons tout l'aménagement intérieur de la maison, qu'elle a réalisé avec un goût très sûr et une minutie incroyable. Nous avons les plans de boiseries, de meubles, corrigés de sa main, et ses corrections sont toujours heureuses. Les écrits qu'elle a laissés, ses lettres, son livre de raison, permettent à ses descendants de suivre sa vie pas à pas et de la partager. Elle a marqué la maison et la région de sa forte personnalité, et reste très vivante par tout ce qu'elle a réalisé.

Sa fille épousera Daniel de Talleyrand et sera la mère de l'évêque d'Autun, prince de Talleyrand. La correspondance de la comtesse de Talleyrand avec sa mère est intéressante parcequ'elle montre que des historiens sérieux, dans leur désir de justifier le ministre de Napoléon, lui ont proprement inventé son enfance d'infirme mal aîmé.

Son fils Jacques François, marquis de Damas, fut également veuf jeune. Il se retira à Commarin confiant la plupart du temps ses enfants à leur tante, la duchesse du Chatelet, belle-fille de l'égérie de Voltaire. Il y resta toute la révolution, arrêté trois fois, relâché deux fois à la demande du village, et la troisième par la chute de Robespierre. Il sauva ainsi le château et ceci bien que ses enfants aient été très en vue dans les milieux de l'émigration.

L'aîné en effet, Charles mon aïeul, qui deviendra duc de Damas à la Restauration, est un ami du comte d'Artois, à qui d'ailleurs il ressemble, et du duc d'Enghein. Il a été l'un des organisateurs malchanceux de la fuite de Varennes, et du débarquement raté dans l'Ouest.

Son frère Roger, l'auteur des mémoires, séduisant et très courageux, commandera les armées de la reine de Naples contre Napoléon qu'il admire intensément, mais combat par fidélité à la Maison de Bourbon.

Enfin leur soeur, l'exquise comtesse de Simiane, est extrêmement liée à La Fayette, ce qui consterne ses légitimistes de frères, sans parvenir à les fâcher avec elle.

Charles de Damas revint à Commarin dans les premières années de l'Empire. Sa fille unique épouse en premières noces le comte de Vogüe, qui meurt très vite, puis le comte de Chastellux. Avec ce second gendre, et pour une raison que j'ignore, Charles de Damas apparaît dans un livre d'Aragon sur les Cents jours, la "Semaine Sainte".

 

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Blason de la famille de Vogüe "d'azur au coq d'or, crêté et barbé de gueules"

 

Commarin passera ensuite au frère cadet de mon trisaïeul, Charles de Vogüe. Lui et son fils Arthur feront traverser à Commarin le XIXe siècle, se préoccupant de la mise en valeur du domaine, et développant l'élevage dans la région.

Le fils aîné d'Arthur de Vogüe, Charles, fut tué au début de la guerre de 1914, peu de temps après la naissance de son seul enfant, Charles Louis. C'est donc celui-ci  qui succéda très jeune à son grand-père. Charles Louis de Vogüe, qui avait épousé en 1934 Anne d'Ormesson, a été à son tour tué en 1939, dans les Ardennes, laissant dans le pays un souvenir qui, trente ans après, est émouvant. Sa mère, née Diane Pastré, reprendra alors la propriété, pour la transmettre, conformément aux volontés de son fils, à un Vogüe de la branche aînée.

Ainsi la comtesse Charles de Vogüe aura vécu à Commarin de 1934 à sa mort en 1971, d'abord comme tutrice de son fils, puis comme propriétaire. Femme d'un goût raffiné, d'une extrême connaissance en matière artistique, et d'une grande intelligence, elle eut des activités multiples : poète, présidente pendant de longues années de l'Oeuvre des chantiers du Cardinal, animatrice de dispensaires en banlieue parisienne.

Propriétaire de superbes collections qui lui venaient de sa famille, elle sut résister à toute tentation d'esthétisme pour garder à Commarin son style propre. Et elle mit au service de Commarin, dans l'accomplissement des volontés de son fils et la continuation de l'oeuvre des ancêtres de celui-ci, toutes les ressources de son âme et de son intelligence, qui étaient exceptionnelles.

Demeure familiale intensément attachante, Commarin l'est à mon avis beaucoup grâce à la prestigieuse personnalité de ces deux femmes qui, à deux siècles de distance, lui ont consacré leur coeur : Marie Judith de Vienne et Diane de Vogüe.

 

Louis de Vogüe
avril 1973

 

Le chateau de commarin dessine par henri vincenot

Le château de Commarin dessiné par Henri Vincenot